Pour mettre en valeur la culture chinoise et faire connaître les chefs-d’œuvre de la littérature classique, l’émission « Forum des cent écoles » lance, à l’occasion du 240e anniversaire de la mort de Cao Xueqin, une grande série intitulée « Nouvelles lectures du Rêve dans le pavillon rouge ». De grands spécialistes du roman, comme Zhou Ruchang, Feng Qiyong, Cai Yijiang et Li Xifan, y côtoient des chercheurs d’âge moyen ou plus jeunes, tels Zhang Qingshan, Sun Yuming et Cao Libo. Ensemble, ils abordent toute une série de sujets : les personnages, la pensée, les poèmes, ci, qu et fu, la personnalité artistique du roman, son processus de composition, ainsi que la vie et les origines familiales de Cao Xueqin. Quatorze épisodes de quarante-cinq minutes, soit 630 minutes au total, sont consacrés au Rêve dans le pavillon rouge. Par son ampleur et par le niveau des spécialistes invités, un tel programme n’avait pas eu d’équivalent à la télévision chinoise depuis de nombreuses années. La série commence le 14 mai et s’achève le 13 août 2003, à raison d’un épisode chaque mercredi.
Présentation du conférencier
Zhou Ruchang est l’un des grands spécialistes chinois du Rêve dans le pavillon rouge. Après des savants comme Hu Shi, il compte parmi les premiers chercheurs à avoir étudié le roman dans la Chine nouvelle. Pilier de l’école de la recherche documentaire, il en est aussi l’une des figures les plus accomplies. Sa réputation est grande, en Chine comme à l’étranger. Né le 4 mars 1918 à Xianshuigu, près de Tianjin, il est diplômé du département des langues occidentales de l’université Yanjing. Il a ensuite enseigné à l’université Huaxi puis à l’université du Sichuan.
Zhou Ruchang semble avoir été lié très tôt au Rêve dans le pavillon rouge. Enfant, il entendait sa mère lui raconter des épisodes du roman ; les silhouettes des personnages du Pavillon rouge se sont donc formées très tôt dans son esprit. Vingt ans plus tard, devenu jeune homme, il découvrit le Maozhai shichao, recueil de poèmes de Dun Min, ami intime de Cao Xueqin. Cette découverte majeure fournit des sources historiques essentielles pour l’étude de Cao Xueqin et entraîna Zhou Ruchang dans une passion pour le Rêve dans le pavillon rouge dont il ne sortit plus. Un vers placé en tête de son Xianqin ji le dit bien : « Emprunter le jade spirituel pour laisser l’encre et le pinceau ; peiner pour Xueqin, y voir toute une vie. »
La vie de Zhou Ruchang a été marquée par bien des épreuves. Passé la vingtaine, il devint sourd des deux oreilles ; plus tard, à force d’user ses yeux, il en vint presque à perdre la vue. Aujourd’hui encore, il ne s’appuie que sur une vision extrêmement faible de l’œil droit pour poursuivre son travail de chercheur. Du Honglou meng xinzheng (Nouvelles preuves sur le Rêve dans le pavillon rouge) à la Biographie de Cao Xueqin, de ses travaux sur l’art calligraphique à son choix de poèmes de Yang Wanli, chacun des ouvrages auxquels il a consacré l’énergie d’une vie montre un talent et une maîtrise artistique multiples, qui dépassent largement ce que peut recouvrir la seule étiquette de rougeologue. Bien qu’il ait aujourd’hui plus de quatre-vingts ans, sa pensée n’a rien perdu de sa vigueur ; il écrit chaque jour, sans laisser reposer son pinceau.
Interview
Bonjour à toutes et à tous, bienvenue à la Maison de la littérature. Un grand écrivain n’entre pas dans l’histoire parce que sa vie a été éclatante, mais parce que son œuvre possède une vitalité artistique durable. Comme lecteurs, lorsque nous lisons un chef-d’œuvre, nous aimons souvent deviner quel homme se cache derrière l’histoire ; nous cherchons les traces qui relient l’auteur à son livre. C’est particulièrement vrai pour le Rêve dans le pavillon rouge et pour Cao Xueqin : en Chine, l’étude de la vie et des origines familiales de Cao Xueqin est devenue une discipline à part entière, la caologie, tout comme l’étude du roman lui-même est devenue la rougeologie. Cette année marque le 240e anniversaire de la mort de Cao Xueqin. Pour notre cycle « Écouter des conférences à la Maison de la littérature », j’ai spécialement invité le grand maître de la rougeologie, Monsieur Zhou Ruchang, âgé de quatre-vingt-cinq ans, afin qu’il nous parle de « Cao Xueqin, l’homme et le livre ». Veuillez l’applaudir.
Le sujet d’aujourd’hui est donc « Cao Xueqin, l’homme et le livre ». C’est un très vaste sujet, et il possède en lui-même une grande force d’attraction. Cette force vient précisément de la personnalité de Cao Xueqin, de l’appel qu’elle exerce. Quand on parle de lui, on entend souvent, surtout chez les spécialistes et les chercheurs, que les sources historiques sont trop rares, que nous savons trop peu de choses, qu’il n’y a presque rien à dire et qu’on ne saurait écrire sa biographie. Voilà le discours habituel.
Si tel est le cas, vous me demanderez sans doute : à votre avis, que valent donc les matériaux historiques sur Cao Xueqin ? J’en ai fait un rapide décompte. Les amis intimes de Cao Xueqin et ses contemporains nous ont laissé au moins dix-sept poèmes qui le concernent, des poèmes clairement indiqués comme lui étant adressés. À cela s’ajoutent, selon ce que nous appelons nos vérifications, des pièces dont le titre ne dit pas expressément « ceci est offert à Cao Xueqin », mais dont le contenu, joint à l’examen documentaire, permet d’établir qu’elles lui étaient destinées. Il y en a au moins trois autres, peut-être davantage. On arrive donc à vingt poèmes. Est-ce vraiment peu ?
Vous demanderez peut-être ensuite : de quel type de sources historiques parlez-vous ? Je pense que certaines personnes présentes ici le savent déjà assez bien. Par son statut et par ses origines familiales, Cao Xueqin relevait alors du Bureau de la Maison impériale. Les gens de ce Bureau étaient de souche han, mais ils appartenaient à la catégorie des booi, ou baoyi. « Baoyi » est un terme mandchou qui signifie en chinois « serviteur », ou « esclave domestique ». Dans l’ordre impérial de l’époque, ce statut était extrêmement bas. L’empereur Yongzheng alla même jusqu’à insulter les membres de la famille Cao en les traitant de gens vils. Pourtant, après la diffusion du Rêve dans le pavillon rouge, alors que le livre circulait encore sous forme de copies manuscrites et non d’imprimés, presque toutes les grandes familles de la maison impériale possédaient un exemplaire du roman. Leurs jeunes gens le lisaient en secret. Ce n’était ni public ni respectable. Dire que c’était déjà une œuvre canonique, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, serait tout à fait faux. Mais ils la recopiaient clandestinement, dépensaient plusieurs dizaines de taëls d’argent, la cachaient chez eux, attendaient que personne ne les voie pour sortir le Rêve dans le pavillon rouge, puis en sortaient bouleversés. L’homme et le livre éveillaient donc chez eux un intérêt très profond, exactement comme chez nous aujourd’hui.
Je viens de dire qu’il était baoyi, serviteur de la maison impériale. Or les personnes qui ont laissé des témoignages sur lui ne sont pas des figures ordinaires. J’en citerai trois. Tout le monde sait que, si l’on laisse de côté l’histoire des Qing avant leur entrée en Chine proprement dite, le premier empereur de la dynastie après la conquête fut Shunzhi. Shunzhi était très jeune, encore un enfant. Il lui fallait quelqu’un pour l’assister : un régent, dont le nom mandchou était Dorgon. Beaucoup d’entre vous le connaissent sans doute par les films et les séries télévisées. Dorgon était le véritable maître de bannière de la famille Cao, c’est-à-dire son maître au sens social le plus strict. À l’époque, la séparation entre maîtres et serviteurs était extrêmement rigide. Dorgon était le neuvième prince, ce qu’on appelait le « Neuvième seigneur ». Dans le quartier de Chaoyang à Pékin, du côté de Jiasong, aujourd’hui Jingsong, se trouvait sa tombe. Elle fut plus tard ouverte ; les planches du cercueil avaient un pied d’épaisseur. Vous vous demanderez peut-être pourquoi parler ainsi de Dorgon alors qu’il est question de Cao Xueqin. Nous y revenons tout de suite. Dorgon était le neuvième fils de Nurhaci, le Taizu des Qing, d’où son titre de Neuvième prince. Nurhaci avait trois derniers fils, qu’on appelle le Huitième, le Neuvième et le Dixième prince. Le Huitième était Ajige. En mandchou, « Ajige » signifie au départ « le plus jeune fils », mais il avait encore deux frères plus jeunes : Dorgon, le Neuvième, et Duoduo, le Dixième. Je présente d’abord ces trois fils cadets, car les descendants de chacun d’eux ont admiré et loué notre Cao Xueqin. Tous étaient des maîtres, et pourtant ils en vinrent à éprouver une profonde admiration pour cet ancien serviteur. Comment comprendre cela ? C’est une question qui mérite réflexion.
Ce phénomène historique est très intéressant. Dire qu’il est intéressant, c’est dire qu’il renferme une signification profonde.
Nous venons de parler de Dorgon. L’affaire est complexe, et si l’on n’en dit rien, elle reste obscure. Dorgon était le Neuvième prince ; qu’en est-il donc du Huitième, placé avant lui ? Ce Huitième prince s’appelait Ajige, je viens de le dire. Parmi ses descendants se trouvent les deux frères Dun Cheng et Dun Min, les amis les plus proches de Cao Xueqin. Les poèmes conservés proviennent surtout de ces deux frères. Voilà qui est tout de même étonnant : Dorgon et Ajige étaient les anciens maîtres de leur famille. Parlons maintenant du Dixième prince. Il s’appelait Duoduo et portait le titre de prince Yu, tandis qu’Ajige portait celui de prince Ying. Où se trouvait l’ancien palais de Duoduo ? À l’emplacement de l’actuel hôpital Xiehe de Pékin. Les grands intendants héréditaires de la maison de Duoduo portaient eux aussi le nom de Cao. D’après les descendants de la famille Cao et d’après nos propres recherches, si l’on rapproche les données, l’intendant en chef du palais du prince Yu appartenait à la même maison que les ancêtres de Cao Xueqin : tous avaient suivi la famille impériale depuis Tieling, au-delà des passes, pour entrer en Chine. Quel rapport les descendants de Duoduo avaient-ils avec Cao Xueqin ? Un rapport très important. Parmi eux se trouvait un homme nommé Yurui. Il écrivit un livre intitulé Zaocuang xianbi. Peut-être y avait-il un grand jujubier devant sa fenêtre ; assis là, il écrivait des notes au fil du pinceau, d’où le titre « Notes oisives à la fenêtre du jujubier ». Il n’avait pas besoin de travailler : membre du clan impérial, il pouvait ne rien faire, recevoir tout de même de l’argent et manger à sa faim. Dans ce livre, il consigne beaucoup d’informations sur le Rêve dans le pavillon rouge et sur Cao Xueqin lui-même : son apparence, son tempérament, son caractère. Yurui est le seul à nous avoir laissé ces quelques phrases très vivantes et extrêmement précieuses. Je ne vais pas encore en donner le contenu précis ; je veux d’abord vous faire voir qui sont les gens qui nous ont transmis ces sources. N’est-ce pas stupéfiant ? Ce ne sont pas des gens ordinaires.
Quelles étaient donc les particularités de Cao Xueqin ? Quels traits le distinguaient ? Tout le monde aimerait en savoir quelque chose. Il en avait beaucoup, et ils étaient vraiment hors du commun. Commençons par l’homme lui-même. Je viens de mentionner le Zaocuang xianbi de Yurui. L’un de ses parents appartenait au clan Fuca ; la famille Fuca avait avec la famille Cao d’innombrables liens de parenté et d’amitié. Du vivant de Cao Xueqin, celui-ci fut un temps précepteur invité dans une maison Fuca. Un aîné de Yurui, membre de cette famille, avait vu Cao Xueqin de ses propres yeux. Écoutons comment Yurui le décrit : grosse tête, peau sombre. C’est très surprenant. Cao Xueqin ne ressemblait pas à Jia Jade dans le roman ; il n’avait pas « le visage pareil à la lune d’automne, le teint pareil aux fleurs du printemps ». S’il avait la peau sombre, c’est peut-être parce que, lorsque l’aîné de Yurui le vit, Cao Xueqin était déjà tombé dans la pauvreté : mal vêtu, mal nourri, exposé au vent, au gel et à la faim, il avait dû brunir. Il parlait bien, racontait merveilleusement ; lorsqu’il se mettait à raconter, il pouvait tenir son auditoire toute la journée sans jamais le lasser. On imagine les gens autour de lui : racontez-nous, dites-nous comment finit votre Rêve dans le pavillon rouge. Alors Cao Xueqin répondait : je veux bien vous raconter, mais il faut me trouver quelque chose de bon. Qu’aimait-il boire ? Du vin du Sud, c’est-à-dire du vin de Shaoxing, du vin jaune. Et que voulait-il manger ? Du canard rôti. Je ne sais pas comment était préparé le canard rôti que mangeait Cao Xueqin, ni si c’était le même que celui de Quanjude à Pékin. Ce n’est pas sûr ; il n’avait pas de quoi s’en payer. Voilà pourquoi il disait : trouvez-moi du vin du Sud et du canard rôti, et je vous raconterai. Il posait ses conditions. Ce canard devait être excellent ; nous n’avons pas eu ce bonheur. À l’époque, la cuisine, surtout chez les gens des Bannières, était d’un raffinement extrême. Voilà ce que Yurui a consigné. Aucun autre témoin ne nous a transmis des détails aussi concrets sur Cao Xueqin. C’est un témoignage authentique, extrêmement précieux, et c’est pourquoi je commence par là.
Le deuxième point, plus important encore, concerne un grand lettré de l’école de Changzhou. Il vécut à peu près sous les trois règnes de Qianlong, Jiaqing et Daoguang, et son savoir était très vaste. Un jour, quelqu’un vint lui rendre visite ; la conversation tomba sur le Rêve dans le pavillon rouge, et l’on en vint naturellement à parler de Cao Xueqin. Ce grand lettré de l’école de Changzhou s’appelait Song Xiangfeng. Song Xiangfeng raconta une histoire qu’il avait entendue à Pékin. Nous avons vérifié tout cela : ces traditions ont des sources, elles ont des liens directs ou indirects avec les gens des Bannières et le Bureau de la Maison impériale ; ce ne sont pas de simples rumeurs. Que raconta-t-il donc ? Il dit que Cao Xueqin avait un tempérament libre, indiscipliné. Cette « liberté d’allure » est un terme que Wang Xizhi avait employé dans la Préface du pavillon des Orchidées, au sens de ne pas se laisser enfermer dans les usages. Les gens de l’époque des Jin avaient volontiers quelque chose de délié, d’excentrique ; ils ne se conformaient pas à un moule ni aux habitudes ordinaires. Autrement dit, dans les gestes et les paroles de Cao Xueqin, il y avait des aspects que les gens trop conventionnels ne pouvaient pas supporter. Dès lors qu’il était si libre et qu’il avait des comportements sortant de la règle, les chefs de famille prenaient peur. Sa famille avait déjà traversé d’innombrables dangers politiques. Dans le Rêve dans le pavillon rouge, l’Aïeule Jia dit : « En cinquante-quatre années, j’ai vu passer bien des choses effrayantes et étranges. » Ce n’est pas une parole jetée au hasard. Elle renvoie à l’histoire de la famille Cao, à ses grandes frayeurs et à ses grands périls. Si l’on se trouvait impliqué dans une affaire politique, cela pouvait mener à l’extermination du clan, à la ruine de toute une maison. Voyant la conduite de Cao Xueqin, les anciens craignirent qu’il n’attire le malheur. Ils n’eurent d’autre solution que de l’enfermer dans une chambre vide. Cet enfermement s’appelait aussi « cercler », ou « interdire » ; les deux termes s’employaient ensemble. C’était une manière, chez les gens des Huit Bannières, de traiter les jeunes de la maison, et chez l’empereur de traiter ses grands serviteurs : par clémence, on ne vous tuait pas, mais on vous enfermait dans un espace clos, dans une sorte d’enclos dont vous ne pouviez pas sortir. L’ancien de la famille Cao en question était-il son père ? Nous ne le savons pas. Le récit dit seulement qu’un aîné paternel l’enferma dans une chambre vide. Les mots originaux de Monsieur Song sont : « En trois ans, il acheva ce livre. » Il n’avait plus d’autre issue ; il lui fallait une vie spirituelle. C’est donc dans cette chambre vide qu’il aurait commencé à écrire un roman ; en trois ans, il aurait achevé le Rêve dans le pavillon rouge. Pour l’instant, je ne peux que transmettre les paroles de Monsieur Song. Les choses se sont-elles passées exactement ainsi ? Trois ans tout ronds ? Le Rêve dans le pavillon rouge a-t-il vraiment commencé au moment où il entra dans cette chambre et s’est-il achevé quand il en sortit ? Bien sûr que non. Lire ainsi, à la lettre, serait trop rigide. Mais cette tradition me paraît très importante : il n’avait pas d’autre choix, il souffrait trop. Dans cette chambre vide, quelqu’un devait probablement lui apporter de quoi manger. Il fallait bien lui donner quelque chose. Il disait : donnez-moi un peu de papier, un peu de pinceau et d’encre, que je m’exerce à l’écriture. Il ne pouvait pas dire : « j’écris un roman ». Voyez la situation. Quelle pouvait donc être cette vie libre et indisciplinée ? Nous ne devons pas inventer, mais un point paraît assez vraisemblable : une autre source note que Cao Xueqin « fréquentait les acteurs ». Les acteurs d’aujourd’hui sont respectés, estimés, ce sont des artistes célèbres. À l’époque, ce n’était pas le cas. On les tenait pour extrêmement méprisables, de simples comédiens. Les familles honnêtes n’avaient même pas de relations avec eux, encore moins des liens de mariage. Qu’un fils de maison lettrée comme Cao Xueqin, un jeune noble des Huit Bannières, se mêle aux comédiens, cela passait pour un grave manquement à la piété filiale et aux règles familiales.
C’est comme Jia Jade dans le Rêve dans le pavillon rouge, lorsqu’il se lie avec Jiang Étui de Jade (Jiang Yuhan), surnommé le Recteur des Gemmes (Qiguan). Pourquoi Jia Jade est-il battu ? C’est à cause de cela, même si ce n’est pas l’unique raison : la cause première est qu’il fréquente un acteur attaché à un autre palais princier. Cao Xueqin ne fréquentait pas seulement les acteurs ; lui-même se fardait, revêtait le costume et montait sur scène. C’est extrêmement intéressant. Imaginez : un si grand talent, s’il apparaissait sur scène, devait faire sensation dans tout Pékin. Je n’ai guère de doute là-dessus. Pensez-y : au Guanghe lou, près de Qianmen, il entre en scène. Qui étaient les spectateurs de théâtre à l’époque ? Des fils de familles nobles des Huit Bannières. Ils devaient le reconnaître aussitôt : merveilleux, c’est Cao Xueqin ! D’un côté, on admirait son talent, son allure, son style artistique, tous fascinants ; de l’autre, la nouvelle se répandait aussitôt : de quelle famille vient-il donc pour faire une chose pareille ? Quand les anciens l’apprirent, ils ne purent le supporter et se hâtèrent de l’enfermer. Voilà l’affaire.
On voit que c’était une conduite de jeunesse. Plus tard, lorsqu’il composa le Rêve dans le pavillon rouge, en était-il encore là ? Était-il encore dans cette chambre vide ? Bien sûr que non ; il était libre. Une fois libre, dans quelles conditions vivait-il ? Prenons un autre angle. Il y eut un poète du Sud, du nom de Pan Deyu. Il composa un livre intitulé Yangyi zhai shihua ; cela ne nous concerne pas directement et je n’en parlerai pas en détail. Mais il écrivit aussi un recueil de notes et récits, Jinhu langmo, qui touche au Rêve dans le pavillon rouge et à Cao Xueqin. Quelques phrases importantes doivent être mentionnées. Son époque est, bien sûr, un peu postérieure à celle de Cao Xueqin, mais ce qu’il avait entendu reste digne de foi. Il dit que, lorsque Cao Xueqin écrivait le Rêve dans le pavillon rouge, il était si pauvre que sa pièce ne contenait presque rien, sinon une table. Cette table devait ressembler à une petite table à thé ; il y avait dessus pinceau et pierre à encre, et rien d’autre. Il n’avait même pas le papier nécessaire pour écrire son livre, ce que nous appellerions aujourd’hui du papier à manuscrit. Que faire ? Cao Xueqin prenait de vieux almanachs, des calendriers périmés, et les démontait. Les feuilles étaient imprimées sur une face ; il les retournait, les pliait, puis écrivait dessus. Voilà dans quelles conditions matérielles Cao Xueqin composa le Rêve dans le pavillon rouge.
Nous savons encore qu’il savait peindre. Dans les poèmes laissés par ses bons amis Dun Cheng et Dun Min, son talent pour la peinture, son goût du vin et son art poétique sont souvent mentionnés ensemble. Les lettrés anciens associaient volontiers poésie et vin, et Cao Xueqin n’y faisait pas exception. Chez Dun Cheng et Dun Min, poésie et vin forment souvent un couple d’images. Ce que les deux frères admiraient chez Cao Xueqin, c’était d’abord son génie poétique, puis son talent de peintre. Le vin relève d’un autre domaine, celui de la vie ; il a rapport avec l’art, mais ce n’est pas exactement la même chose. Pourtant, dans leurs vers, les trois éléments sont souvent liés.
Il y a ce distique : « Cherchant la poésie, l’homme s’en va dormir dans une cellule de moine ; l’argent de ses peintures vendues vient payer la maison du vin. » Que signifie la première ligne ? Cao Xueqin part chercher la poésie, un monde poétique, une matière poétique. Il quitte la maison, gagne les faubourgs de l’ouest, où tout est paysage de poésie. Puis vient le soir ; il ne peut rentrer, ne sait plus jusqu’où il a couru dans les monts de l’Ouest et passe la nuit chez des moines. La seconde ligne dit : « L’argent de ses peintures vendues vient payer la maison du vin. » Quand la vente de ses tableaux lui rapportait quelque chose, à quoi servait cet argent ? À rembourser ses dettes de vin. Il ne pouvait pas à chaque fois prendre quelques pièces et aller acheter du vin dans une petite taverne ; il n’avait pas d’argent, il faisait crédit, il buvait beaucoup chaque jour. Quand il vendait quelques peintures et réunissait un peu d’argent, il allait régler l’ardoise. Puis il recommençait à faire crédit. C’était ainsi. On dit aussi qu’il était pauvre au point que toute sa famille mangeait de la bouillie claire. Il vivait alors déjà dans les monts de l’Ouest ; autrement dit, jusqu’à la fin de sa vie, il ne sortit pas de cette misère.
Quels autres traits avait-il ? Il aimait les grandes discussions. Son éloquence ne se réduisait pas au récit ; avec ses amis, il aimait débattre. Dans les poèmes, on emploie à son propos une allusion à quelqu’un qui aimait parler des grandes affaires de l’État. Il s’agissait sans doute d’un homme qui aimait parler, converser, contredire, débattre avec les autres, bref se lancer dans de vastes discussions. Vers les vingt-quatrième et vingt-cinquième années du règne de Qianlong, Cao Xueqin descendit vers le Sud. Dun Cheng et Dun Min pensaient beaucoup à lui et composèrent aussi des poèmes. Plus tard, Dun Min se rendit chez un ami, naturellement un autre Mandchou. Cet ami, Minglin, possédait un cabinet d’étude nommé Yangshi xuan, le « cabinet où l’on nourrit la pierre ». Dun Min alla lui rendre visite. De l’autre côté d’une cour, il entendit soudain une voix forte engagée dans une grande discussion. Il la reconnut aussitôt : Xueqin était revenu ! Il quitta précipitamment cette cour, courut dans l’autre, lui prit la main. Après un an de séparation, la joie des retrouvailles fut immense, l’intimité extrême. C’était presque comme les embrassades d’aujourd’hui. Une telle manifestation d’amitié pour Cao Xueqin est-elle ordinaire ? Si cet homme n’avait pas eu un pouvoir de fascination, s’il n’avait pas suscité une admiration profonde, aurait-on eu pour lui de tels gestes ? Un an seulement sans se voir, et dès qu’on entend sa voix, on ne tient plus en place, on court, on lui prend la main, on demande du vin. Les textes le disent : aussitôt, on dispose le vin ; le vin arrive, et l’on parle des choses anciennes. Il revenait de Nankin, et tous voulaient l’entendre raconter les souvenirs de sa famille dans cette ville. « Au clair de lune et au vent de Qinhuai, se souvenir de la splendeur passée » : tel était l’homme. On voit par là combien son âme était vaste, ouverte, lumineuse.
J’ai reçu beaucoup de papiers, avec beaucoup de questions. Il n’est pas possible de demander à Monsieur Zhou d’y répondre une à une ; nous n’avons pas assez de temps. Je vais donc en choisir quelques-unes. Première question : quelle influence Hu Shi a-t-il eue sur les recherches de Monsieur Zhou au sujet du Rêve dans le pavillon rouge ? A-t-il joué un rôle ?
Pour répondre à cette question : Monsieur Hu Shi, chacun le sait, est le fondateur de la nouvelle rougeologie. Quant à moi, ce n’est qu’environ vingt-cinq ans après la publication de ses deux articles importants que je les ai lus, alors que j’étais étudiant. Vingt-cinq ans s’étaient déjà écoulés depuis leur parution lorsque j’ai commencé mes recherches sur le roman. Naturellement, il a ouvert la voie, et son influence a été réelle. Par exemple, il avait retrouvé le Sìsongtang wenji de Dun Cheng, un recueil littéraire ; c’est là qu’il découvrit deux poèmes extrêmement importants, adressés à Cao Xueqin. Cela permit de prouver que Cao Xueqin avait bien existé, et les dates, les traits, la personnalité dont je viens de parler y étaient déjà contenus. À partir de là, tout le monde put avancer dans l’étude de Cao Xueqin.
Mais la question porte aussi sur moi : vingt-cinq ans plus tard, qu’ai-je fait ? Dit ainsi, c’est très simple, rien d’extraordinaire. Monsieur Hu avait trouvé le Sìsongtang wenji ; son auteur était Dun Cheng, qui avait un frère aîné nommé Dun Min. J’ai mentionné plusieurs fois ces deux noms. Dun Min avait lui aussi un recueil de poèmes, mais on ne le trouvait pas. Chacun pouvait raisonner ainsi : puisque le recueil de Dun Cheng contient des sources si importantes, comment celui de son frère n’en contiendrait-il pas ? Peut-être même davantage. Monsieur Hu consacra donc beaucoup d’efforts à rechercher ce recueil de Dun Min. Pendant vingt-cinq ans, personne ne répondit. Existait-il encore ? Où se trouvait-il ? Hu Shi l’avait cherché en vain. Pouvions-nous essayer de le retrouver ? J’étais alors étudiant, et à vrai dire je ne mesurais pas la difficulté. Je suis allé à la bibliothèque. Dans le catalogue, la fiche indiquait clairement : Dun Min, Maozhai shichao. J’en fus véritablement stupéfait. Stupéfait d’abord que ce livre existe encore ; stupéfait ensuite que mes aînés, pendant vingt-cinq ans, n’aient pas mis la main dessus, et que la découverte revienne à un pauvre étudiant comme moi. Voilà l’état d’esprit qui était le mien, je vous le dis franchement. À partir de là, bien sûr, mon intérêt fut puissamment éveillé.
Le Maozhai shichao permit de découvrir six poèmes indiqués explicitement comme offerts à Cao Xueqin, ce qui approfondit beaucoup notre connaissance de l’homme. Mais ce n’est pas tout. Mes échanges avec Monsieur Hu ne portèrent pas seulement sur cette découverte ; elle entraîna entre nous une discussion sur l’année de naissance et l’année de mort de Cao Xueqin. Le point commun entre Monsieur Hu et moi est que nous acceptons la thèse autobiographique. Cao Xueqin n’a pas écrit sur quelqu’un d’autre : ni Heshen, ni Zhang Yong, ni Mingzhu, ni Nalan, ni Fuheng, contrairement à tant de théories. Bien sûr, je m’appuie ici sur le sentiment artistique, non sur la seule vérification documentaire. Ne l’ai-je pas dit tout à l’heure ? On ouvre le livre, et l’on voit qu’il écrit sur lui-même. Il transforme, il dissimule, mais il écrit bien sur lui-même. Sur ce point, je suis d’accord avec Monsieur Hu. Ensuite, sur la vérification des dates de naissance et de mort, nous avons divergé.
Monsieur Hu disait que les poèmes de Dun Cheng et de Dun Min étaient sûrs, nullement ambigus ; à trois reprises, les manuscrits poétiques disent que Cao Xueqin avait « quarante printemps et automnes », c’est-à-dire qu’il vécut quarante ans. Mais Monsieur Hu soutenait ceci : s’il n’a vécu que quarante ans, comment aurait-il pu voir la splendeur passée de la famille Cao ? Comment le livre aurait-il pu écrire tant de choses avec tant d’animation ? Par exemple, il n’aurait pas pu connaître les réceptions impériales. Monsieur Hu ajouta donc cinq ans, le faisant vivre jusqu’à quarante-cinq ans. C’est ce que nous discutions alors. Je disais : cela ne va pas, vous n’avez pas de base. S’il avait vraiment vécu quarante-cinq ans, non seulement il n’aurait pas vu cette splendeur, mais ce serait encore pire. On se trouverait alors à la fin du règne de Kangxi. Cao Yin était déjà mort. Après Cao Yin, la situation était très dégradée ; il ne restait presque rien, seulement un fils. Kangxi permit à ce fils de reprendre la charge de son père. Deux ans plus tard, ce fils mourut à son tour. La maison était sur le point de s’effondrer. Kangxi dit alors : choisissez un petit-fils pour qu’il soit adopté comme héritier. Ce petit-fils n’était encore qu’un enfant, Cao Fu. Et c’est lui qu’on fit ensuite administrateur des manufactures impériales de Jiangning. En bref, on fit exception après exception pour maintenir cette famille. Où donc aurait-il vu une splendeur ? C’est vraiment pitoyable jusqu’à l’indignation. Quand Yongzheng confisqua les biens des Cao, il ne restait dans la maison que quelques ligatures de sapèques et un rouleau de reconnaissances de gage. Vous imaginez cette souffrance, une souffrance que la famille Cao ne pouvait même pas dire. À la fin, elle fut encore accusée, ses biens furent saisis, et l’on arriva vraiment à la ruine de la maison et à la dispersion des êtres, comme l’écrit le Rêve dans le pavillon rouge. C’est de ce contexte politique que parle le livre. D’un côté, comment ce roman aurait-il osé écrire directement ? Il ne le pouvait pas. D’où le « rêve », le « réel caché », le « jade spirituel » : tout cela relève de cette nécessité. La question que vous posez complète justement ce que je n’avais pas encore fini de dire. Après un examen minutieux des poèmes de Dun Min, je pense que Cao Xueqin est né la deuxième année de Yongzheng, c’est-à-dire le 26e jour du quatrième mois de 1724. Le vingt-sixième jour du quatrième mois est une date que le Rêve dans le pavillon rouge souligne à plusieurs reprises, à propos de la fête où l’on raccompagne les fleurs ; c’est l’anniversaire de Jia Jade, et c’est aussi l’anniversaire de Cao Xueqin. En quelle année est-il mort ? Il est mort la vingt-huitième année de Qianlong, l’année guiwei (dans le cycle traditionnel chinois de soixante ans), l’année de la Chèvre. L’année 2003 est elle aussi une année guiwei, séparée de 1763 par quatre cycles complets. Sur l’année de naissance, certains défendent encore aujourd’hui une position assez proche de celle de Monsieur Hu. Mais votre question nous ramène à ceci : quelle influence ai-je reçue de Hu Shi ? Voilà la première influence ; quant aux divergences ultérieures, elles sont considérables.
Monsieur Hu pensait que la famille Cao vivait dans un raffinement excessif, que sa nourriture, ses vêtements, son logement et ses déplacements suivaient les normes impériales, que les jeunes générations étaient incapables et qu’elles avaient simplement dilapidé l’héritage familial jusqu’à l’épuisement. Je dis que ce n’est absolument pas cela. Comme je viens de le rappeler, après tant de frayeurs, tant de périls, tant de réceptions impériales, comment parler d’une ruine naturelle due à des héritiers prodigues ? Si le Rêve dans le pavillon rouge n’était qu’un roman reflétant cela, on pourrait dire qu’il n’aurait guère de valeur, qu’on pourrait le lire ou non. Sa valeur réside précisément dans ce contexte, dans les matériaux qu’il en tire et dans les procédés d’expression d’une hauteur et d’une subtilité admirables qu’il emploie. C’est la combinaison de ces éléments qui a produit ce qu’on appelle la rougeologie. La rougeologie ne relève pas seulement de l’appréciation littéraire. Regardez comme la langue est vivante, comme les personnages sont animés ; mais ce n’est pas tout. C’est un autre domaine d’étude. Vous pouvez l’apprécier à partir des principes de l’art. Nous, nous explorons la signification du Rêve dans le pavillon rouge à partir de trois grands domaines : littérature, histoire, philosophie. Littérature, histoire, philosophie, c’est-à-dire le vrai, le bien, le beau. Voilà la conclusion à laquelle je suis arrivé en discutant avec des amis. Elle est à la fois très juste, très simple et très importante. Je vous le dis aujourd’hui ; voyez si cela vous paraît fondé. Les trois grandes catégories que sont la littérature, l’histoire et la philosophie constituent les trois composantes de la culture. Je ne parle pas des sciences naturelles ; je parle des sciences humaines et sociales. Commençons par l’histoire. Que cherche l’histoire ? Elle cherche le vrai. L’histoire comporte du faux, du vide, de l’incertain, des lacunes, des obscurités. Nous faisons des recherches pour savoir ce qui s’est réellement passé, quelle était la vérité ; l’histoire cherche le vrai. La philosophie cherche le bien. Quelle est la morale de notre nation chinoise ? N’est-ce pas la doctrine de la bonté naturelle de Confucius et Mencius ? Xunzi, lui, parle de la mauvaise nature. Cao Xueqin dit que deux souffles, le droit et le pervers, sont conférés ensemble à l’homme : il y a souffle droit et souffle pervers. Voyez la pensée de Cao Xueqin : les êtres de ce type sont d’une intelligence et d’une subtilité spirituelle qui les placent au-dessus de milliers et de milliers de personnes. Voilà sa philosophie. Nous devons explorer les hommes et les femmes écrits dans le Rêve dans le pavillon rouge ; tous ont un talent, une intelligence, une sagesse de premier ordre. Donc, si l’on n’étudie pas l’histoire des idées et l’histoire de la philosophie, si l’on se contente de regarder combien la langue est vivante et combien les personnages sont bien dessinés, cela ne suffit pas ; on ne comprend pas le Rêve dans le pavillon rouge. Vient ensuite la littérature. Voyez : l’histoire est le vrai, la philosophie est le bien, la littérature est le beau. La plume de Cao Xueqin est-elle belle ? Voilà pourquoi la vraie valeur du Rêve dans le pavillon rouge est une grande synthèse de littérature, d’histoire et de philosophie. Il représente la culture chinoise ; son résultat est une quête du vrai, du bien et du beau, sans la moindre erreur.
La conférence de Monsieur Zhou a été pour nous, je crois, une ouverture incomparable. Je voudrais séparer les deux caractères de l’expression chinoise « connaissance » : connaître l’homme, connaître le livre. Monsieur Zhou nous a parlé de Cao Xueqin et du Rêve dans le pavillon rouge ; connaître cet homme nous permet donc de comprendre son livre. Et comprendre ce livre nous permet de mieux connaître cet homme. Les deux aspects se répondent et s’éclairent mutuellement. Un rougeologue que l’on peut considérer comme un trésor national, un grand maître comme Monsieur Zhou, nous a donné une conférence profonde mais facile à suivre, vivante et pénétrante. Pour notre compréhension future des origines familiales de Cao Xueqin, des rapports entre sa vie et la création du Rêve dans le pavillon rouge, ainsi que des nombreux personnages et de la personnalité artistique de l’œuvre, je pense qu’elle nous apportera beaucoup d’éclaircissements et nous sera très précieuse. Pour finir, remercions par des applaudissements chaleureux la remarquable conférence que Monsieur Zhou Ruchang nous a offerte.
Source : CCTV, « 百家讲坛 » — 新解《红楼梦》之一:周汝昌《曹雪芹其人其书(上)》.