Présentation des conférenciers
Li Xifan est vice-président de la Société chinoise du Rêve dans le pavillon rouge et rédacteur en chef de la Revue d’études du Rêve dans le pavillon rouge. Il a longtemps exercé les fonctions de vice-président exécutif de l’Institut chinois de recherche sur les arts.
Cai Yijiang, originaire de Ningbo, dans le Zhejiang, est vice-président de la Société chinoise du Rêve dans le pavillon rouge, vice-président de la Société chinoise de recherche sur la vulgarisation de la littérature classique et membre permanent du conseil de la Société chinoise d’étude de la poétique. Il a obtenu des résultats remarquables dans l’étude de la littérature classique chinoise, en particulier dans la poésie des Tang et des Song ainsi que dans la rougeologie. Parmi ses principaux ouvrages figurent Honglou meng shi ci qu fu pingzhu (Commentaires sur les poèmes, ci, qu et fu du Rêve dans le pavillon rouge), Lun Honglou meng yishi gao (Essai sur le manuscrit perdu du Rêve dans le pavillon rouge), Cai Yijiang lun Honglou meng (Cai Yijiang disserte sur le Rêve dans le pavillon rouge), Honglou meng congshu quanbian (Collection complète des études sur le Rêve dans le pavillon rouge), etc.
Bu Jian est directeur de l’Institut de recherche sur le Rêve dans le pavillon rouge, au sein de l’Institut chinois de recherche sur les arts.
Conférence
Le présentateur : Bonjour à tous les spectateurs présents en studio et devant leur écran. Dans les anciens romans galants et les récits de lettrés et de belles écrits dans un cadre masculin féodal, les personnages féminins étaient souvent décrits comme des objets de désir dans le monde des plaisirs, ou comme des instruments permettant aux hommes de décharger leurs désirs. Mais, avec les filles du Rêve dans le pavillon rouge, Cao Xueqin leur a donné une personnalité idéale et une dignité d’êtres humains. Comment a-t-il construit et décrit ces personnages féminins ? Invitons d’abord le directeur Li à nous donner son avis éclairé.
Li Xifan : Dans le premier chapitre du Rêve dans le pavillon rouge, lorsque Cao Xueqin parle de son intention d’écrire ce livre, il formule à peu près ceci : « Je songe soudain aux jeunes filles que j’ai connues jadis ; en les comparant soigneusement, je vois que leurs connaissances et leurs actes me dépassaient tous. Moi, homme barbu en bonne et due forme, j’étais pourtant inférieur à ces compagnes de jupe. » Il ajoute ensuite, en substance, que même s’il est indigne et sans talent, il ne veut pas que les femmes des appartements intérieurs soient, comme lui, englouties dans l’oubli. On peut donc dire que ce livre vise à rendre justice au monde des femmes. Plus tard, en plusieurs endroits, le roman dit que l’un de ses premiers titres fut Douze Belles de Jinling. Il écrit ces personnages principaux, mais il conçoit aussi un monde de jeunes filles : le Parc aux Sites grandioses. Dans ce monde de jeunes filles, bien entendu, il n’y a pas seulement les Douze Belles de Jinling ; il y a aussi de très nombreuses servantes. On peut même dire que bien des personnages des Douze Belles de Jinling sont moins développés et moins brillants que les servantes. Par exemple, Jia Accueil au Printemps (Jia Yingchun) et Jia Regret du Printemps (Jia Xichun) apparaissent relativement peu ; Grande Sœur Opportune (Qiaojie) n’est encore qu’une enfant, et il faut attendre les quarante derniers chapitres pour qu’elle agisse vraiment. Qin Digne de déférence (Qin Keqing) meurt à mi-chemin, et l’on n’en voit pas grand-chose non plus. En revanche, il y a quantité de grandes servantes, comme Couple de Sarcelles (Yuanyang), Petite Quiète (Ping’er), Bouffée de Parfum (Xiren), Nuée d’Azur (Qingwen), Cri de Coucou (Zijuan), Rectrice des Échiquiers (Siqi), Servante des Livres (Shishu), toute une série de servantes. Elles sont toutes domestiques, mais sous le pinceau de Cao Xueqin, ces figures sont vivantes, dotées chacune d’une personnalité très saillante. De plus, il ne les écrit pas comme de simples servantes. Dans notre tradition littéraire, dans la littérature classique, elles n’étaient souvent que des appendices, des accessoires. Mais dans le Rêve dans le pavillon rouge, les servantes ont une personnalité nette et un caractère plein. On peut même dire que, chez Cao Xueqin, lorsqu’il manifeste l’intelligence et le talent des femmes, ces servantes sont elles aussi des personnages principaux, vraiment des personnages principaux. Chacune a sa singularité, sa personnalité propre, et parfois elles servent aussi de contrepoint. S’il y a une Lin Jade sombre (Lin Daiyu), il y a une Cri de Coucou ; s’il y a une Jia Désir du Printemps (Jia Tanchun), il y a une Servante des Livres. Même lors de la fouille du Parc aux Sites grandioses, dans cette situation, Tanchun dit : faut-il encore que je parle, pourquoi ne parlez-vous pas ? Servante des Livres répond aussitôt longuement. Toutes les servantes qui apparaissent sous le pinceau de Cao Xueqin, ou dans le Rêve dans le pavillon rouge, possèdent une personnalité ; il suffit d’un plan, d’une image, pour qu’elle se révèle. Parmi les petites servantes, certaines ressemblent au dragon divin dont on aperçoit la tête sans jamais voir la queue. Il y a une petite actrice nommée Rectrice des Âges (Lingguan). La scène où Lingguan trace le caractère « Qiang » est très poétique, et l’auteur la réussit magnifiquement. Mais où Lingguan finit-elle ? Le roman ne le dit jamais clairement. Cette petite fille passionnée est pourtant écrite avec une extrême vivacité. Il y a encore, très visible, Bernache des Neiges (Xueyan), la servante de Lin Jade sombre. Elle est là dès le début, elle accompagne Lin Jade sombre depuis le Jiangnan, mais ce personnage n’a jamais de manifestation très nette ; au Chalet des Deux Rivières, on ne voit agir que Cri de Coucou, jamais elle.
Li Xifan : C’est pourquoi le Rêve dans le pavillon rouge touche aussi au système de la servitude domestique. Cao Xueqin s’oppose à ce système et le critique. Le point est très clair : au chapitre quarante-six, Maman Lai raconte les souffrances de la condition servile. Tout le monde sait que, sous les Qing, le système des domestiques esclaves impliquait en réalité une dépendance personnelle. Il fallait des jiashengzi, des enfants nés dans la maison du maître et voués à la servir de génération en génération. Nous avons vu Nian Gengyao dans La dynastie Yongzheng : lui aussi était un jiashengzi ; il était devenu gouverneur général, un très haut fonctionnaire, et pourtant il restait l’esclave domestique de Yongzheng. Il y a là une description très vivante. Cao Xueqin s’oppose au système des esclaves domestiques et, envers les servantes qu’il observe, il adopte toujours une attitude de respect. Un écrivain a publié au début des années 1980, dans le Quotidien du peuple, un court article intitulé « Cao Xueqin et les femmes ». Il y disait à peu près que la profondeur et l’ampleur de la vision du monde de Cao Xueqin à l’égard des femmes ne relèvent ni de la pitié ni de la sympathie, mais du respect envers la femme comme être humain à part entière. Je crois que lorsque Cao Xueqin écrit ces servantes, lorsqu’il construit, dans le monde des filles du Parc aux Sites grandioses, ces figures de servantes si réussies, il part précisément de cette pensée qui est la sienne, avec une forte couleur humaniste.
Le présentateur : Cao Xueqin regarde ces filles d’un point de vue égalitaire, c’est-à-dire qu’elles possèdent toutes une personnalité indépendante et ne dépendent pas de leur maître. Écoutons maintenant l’avis de Monsieur Cai.
Cai Yijiang : Dans le Rêve dans le pavillon rouge, les servantes réussies sont extrêmement nombreuses. Le plus important, à mon avis, se trouve au chapitre cinq, lorsque Jia Jade (Jia Baoyu), en rêve, arrive au Service des vies infortunées, dans le Royaume illusoire du Grand Vide, et ouvre les registres des Douze Belles de Jinling de l’Immortelle veillant aux Mirages. Le premier registre qu’il tire est précisément le « registre secondaire », c’est-à-dire celui où sont inscrites les servantes. Il y trouve deux personnes : l’une est Nuée d’Azur, l’autre Bouffée de Parfum. Parmi tant de servantes, j’en conclus que ces deux personnages sont les plus importants. Bien sûr, il y en a encore d’autres ensuite ; puisque la liste s’appelle Douze Belles, elle ne peut pas ne contenir que deux noms. Mais l’auteur désigne spécialement ces deux-là, et surtout Nuée d’Azur, qu’il place en première position. Si l’on classait les servantes autour de Jia Jade selon l’ordre réel, on mettrait sans doute Bouffée de Parfum, puis Nuée d’Azur ; mais dans le registre des Douze Belles de Jinling, c’est Nuée d’Azur, puis Bouffée de Parfum. Nuée d’Azur est première. Je trouve qu’une servante de ce genre, une telle image, est celle à laquelle Cao Xueqin a consacré la plus grande ferveur. L’ardeur de l’auteur pour elle est la plus haute. Le registre dit d’elle : « Le cœur plus haut que le ciel, le sort plus bas que terre. » Sa condition est humble, mais son cœur est plus haut que le ciel. Tous ceux qui ont lu le Rêve dans le pavillon rouge le savent : pour cette seule personne, Nuée d’Azur, on ne connaît ni date de naissance précise, ni lieu d’origine, ni parents. Au début, des domestiques l’achètent, elle entre chez Lai l’Aîné ; comme on la trouve vive et intelligente, on l’offre à l’Aïeule Jia. Voilà sa condition humble, tout en bas de l’ancienne société patriarcale. On peut dire que Bouffée de Parfum a encore une famille où retourner, tandis qu’elle n’en a pas. Mais dans tout le roman, ce personnage ne manifeste absolument aucun des traits obséquieux d’une servante de basse condition. Dans sa personnalité, elle vit un peu selon son propre tempérament. Bien sûr, il y a l’éducation du milieu de l’Aïeule Jia, mais l’essentiel est qu’elle possède elle-même cette qualité d’âme. Aujourd’hui, on analyserait peut-être cela en parlant de gènes ou de choses de ce genre ; je n’en sais rien. Sa relation avec Jia Jade apparaît aussi comme la plus pure et la plus émouvante. Le destin de ce personnage, à ce que nous voyons, est aussi le plus tragique. Mais cette tragédie me paraît, pour cette image artistique, être en même temps la plus grande chance. Pourquoi parler de chance ? Parce que Cao Xueqin a écrit ce personnage jusqu’au bout ; dans les quatre-vingts premiers chapitres, il va jusqu’à sa mort, si bien que les lecteurs postérieurs ont beaucoup de mal à tordre ou à mal interpréter Nuée d’Azur.
Cai Yijiang : En réalité, le roman explique plus tard une chose très clairement : Bouffée de Parfum est particulièrement estimée par Madame Wang, la mère de Jia Jade. Après avoir vu qu’elle était très posée, celle-ci doit au contraire garder une certaine distance avec Jia Jade. C’est pourquoi, chaque soir, lorsqu’elle dort, elle couche dans la pièce extérieure et laisse à Nuée d’Azur le lit extérieur près de Jia Jade. Autrement dit, celle qui dort avec Jia Jade est Nuée d’Azur, et non Bouffée de Parfum. Dès lors, si vous imaginez que Jia Jade et Bouffée de Parfum ont eu cette relation-là, vous penserez qu’avec Nuée d’Azur vivant au même endroit, une telle relation était difficilement évitable. Mais, jusqu’au moment où Nuée d’Azur subit une injustice impossible à laver, avant de mourir, elle clarifie très nettement cette question. Il n’est pas nécessaire que je la reprenne ici ; lisez le roman, il n’y a absolument rien de tel. Elle va même jusqu’à regretter : si elle avait su qu’on la traiterait de renarde ensorceleuse, si elle avait su cela plus tôt, elle aurait autrefois fait un autre calcul. Les deux n’ont jamais été intimes ; en outre, cela est confirmé par les paroles entendues d’un tiers. Jia Jade, pourtant, lui fait une très grande confiance. Regardez lorsque Jia Jade est battu : Lin Jade sombre pleure jusqu’à avoir les yeux comme des pêches. Jia Jade veut la réconforter ; il lui dit que ses blessures sont fausses, qu’en réalité elles ne lui font pas très mal, qu’il fait seulement semblant pour les autres. Mais cela ne lui suffit pas ; il lui recommande encore de ne pas pleurer, puis lui envoie deux vieux mouchoirs de soie. Qui charge-t-il de les porter ? Nuée d’Azur, non Bouffée de Parfum. C’est une confiance considérable.
Cai Yijiang : Le Rêve dans le pavillon rouge comporte, au sujet de Nuée d’Azur, de nombreuses scènes très réussies et très nettes. Par exemple l’épisode de l’éventail déchiré : tout le monde le connaît, et les peintures anciennes le représentaient souvent. La description de cette scène permet de voir que la relation entre Nuée d’Azur et Jia Jade efface entièrement le rapport entre maître et domestique ; c’est une relation d’égalité, et Jia Jade prouve lui aussi qu’il peut se placer sur un pied d’égalité. C’est pourquoi, lorsqu’il apprend qu’elle a fait tomber un éventail dont les baleines se sont cassées, Jia Jade se fâche ; mais Nuée d’Azur ne baisse nullement la voix avec soumission, elle lui réplique au contraire. Et Jia Jade ne lui en tient pas rigueur. Plus tard, une fois sa colère passée, il lui dit : cet éventail, si tu veux le déchirer, déchire-le. Ici, le rapport entre l’homme et les choses est très clair : toutes les choses, tous les objets sont au service de l’être humain. Si l’on trouve qu’un éventail sert à se donner de l’air, on s’en évente ; si l’on trouve que le bruit qu’il fait en se déchirant est agréable, on peut aussi le déchirer. Il faut seulement éviter de profiter de la colère pour passer sa rage sur les objets ; c’est cela qui n’est pas juste.
Cai Yijiang : Il y a encore une scène qui, pour tout le monde, exprime un aspect plus important du caractère de Nuée d’Azur. Le lendemain, Jia Jade doit se rendre à l’anniversaire de quelqu’un. L’Aïeule Jia lui donne un manteau de peau très précieux, ce manteau de duvet de paon qui, par accident, se trouve brûlé d’un trou ; il n’y a plus moyen de le porter. On réfléchit de tous côtés, et l’on finit par chercher Nuée d’Azur. On voit là qu’elle a des mains habiles et un vrai savoir-faire. Mais à ce moment précis, elle est malade. Reprendre ce vêtement pendant toute la nuit, point par point, fil par fil, en tirant chaque brin peu à peu, est extrêmement difficile. Elle tient bon malgré tout. La description dit qu’après être restée assise quelque temps, elle halète déjà et ne peut plus tenir ; elle force encore, puis ne peut vraiment plus. Pourquoi peut-elle aller jusqu’au bout ? Pour une seule raison : elle craint que Jia Jade ne soit inquiet. Elle a envers Jia Jade du sentiment et de la loyauté. C’est pourquoi ce chapitre l’appelle « l’intrépide Nuée d’Azur », avec le caractère « intrépide » au sens de courage. Dans tout le Rêve dans le pavillon rouge que nous lisons, parmi les poèmes, ci et proses consacrés à des personnages, le plus long et celui auquel le plus d’effort est donné est précisément l’Élégie de la fille d’hibiscus que Jia Jade écrit à la mémoire de Nuée d’Azur. C’est une prose funèbre, une élégie, très longue, et c’est aussi l’endroit où Cao Xueqin ose vraiment lâcher son pinceau. L’auteur y mobilise tout ce qu’il a lu des Chants de Chu, des œuvres et de l’histoire du pays de Chu, et les développements à partir du sujet y sont particulièrement nombreux. Zhiyanzhai estime que pleurer Nuée d’Azur, c’est en réalité pleurer Lin Jade sombre. Plus tard, lorsque Lin Jade sombre mourra, il en ira de même, mais nous ne pouvons plus le voir. Ce que nous lisons aujourd’hui dans les continuations, ce sont des imitations du genre « larmes de maladie » : on y pleure, mais on n’y écrit pas de prose. Quoi qu’il en soit, face au destin tragique d’un tel personnage, l’auteur lui donne sa plus grande sympathie. À mon sens, parmi les servantes, les développements par emprunt de sujet sont ici particulièrement nombreux. Surtout dans cette élégie funèbre : une personne douée, droite, mais d’origine et de rang modestes, calomniée dans ce milieu, victime de sa grâce, de son intelligence et de l’envie des autres, finit par aller vers une issue extrêmement tragique. Le sens d’un tel personnage n’a donc rien d’ordinaire.
Le présentateur : Je sais que Monsieur Bu Jian, lorsqu’il considère les servantes, a une position académique différente de celle du directeur Li. Le directeur Li estime que le monde des filles du Rêve dans le pavillon rouge est égalitaire. Monsieur Bu, d’après ce que je sais, considère au contraire que, dans un tel monde, les hiérarchies restent très strictes, et que beaucoup de servantes regardent elles aussi selon la richesse et le rang. Je vous invite à parler de cet aspect.
Bu Jian : Lorsque je lis ce livre et que j’arrive aux figures de servantes, mon sentiment est assez complexe. D’un côté, ce sont toutes de très jeunes filles, belles, intelligentes et bonnes. La jeunesse est très proche de la joie. La vie dans le Parc aux Sites grandioses garde longtemps une tonalité très joyeuse, très libre. En lisant, je me sens donc très léger, très heureux. D’un autre côté, ces servantes, par leur statut social, ont un destin voué à la tragédie et non à la comédie ; c’est une tragédie. Ce statut social fait aussi qu’elles conservent, dans leur vie, beaucoup de faiblesses. On parlait tout à l’heure de Nuée d’Azur, Monsieur Cai vient d’en parler. Nuée d’Azur est une femme dans laquelle l’auteur a mis beaucoup d’efforts ; l’encre est dense, l’écriture brillante, on peut dire éclatante. Mais l’auteur écrit en même temps l’autre face de Nuée d’Azur : sa dureté, parfois son autoritarisme. Prenons l’affaire de Petite Échue (Zhuier), qui vole quelque chose. Regardez la description du roman, très réaliste : elle l’appelle lentement, puis soudain l’attrape, tire une longue épingle à cheveux et lui pique la main au hasard. C’est tout de même très cruel.
Cai Yijiang : Je voudrais intervenir tout de suite. Je trouve qu’on dit parfois que Nuée d’Azur ressemble beaucoup à Lin Jade sombre, qu’elle est comme son reflet. Mais elle a une différence : elle déteste le mal comme un ennemi, ne supporte absolument pas les mauvaises conduites, ne tolère pas que les autres agissent mal. Si une servante de la chambre de Jia Jade ose voler, elle la hait à en grincer des dents. Je crois que Monsieur Bu veut dire que Nuée d’Azur se sent d’un rang de servante un peu supérieur à celui de l’autre, et que c’est pour cela qu’elle agit ainsi.
Bu Jian : Bien sûr. Son rang est un peu plus élevé que celui de l’autre servante. Elle vient juste après Bouffée de Parfum ; c’est une grande servante.
Cai Yijiang : Si elle agit ainsi, je pense que c’est surtout parce qu’elle déteste cet acte. Comment peut-on voler les affaires des autres ?
Bu Jian : S’il s’agit d’actes qu’elle ne peut pas supporter, il y en a beaucoup dans le palais Jia. Les actes de Jia Vase de Jade à Millet (Jia Lian) sont bien pires que ceux de Petite Échue ; pourquoi n’ose-t-elle pas aller le piquer, lui ? C’est encore une question de rang.
Li Xifan : Une telle exigence est trop élevée. Elle n’a tout simplement aucun contact avec Jia Lian.
Bu Jian : Pourquoi n’aurait-elle aucun contact ? Son rang la limite. Elle aussi aimerait peut-être pouvoir circuler un peu partout. Je pense donc que cette affaire est complexe. Quand on lit ce passage, j’approuve en réalité ce que Monsieur Cai vient de dire : elle est furieuse parce que l’autre ne se conduit pas bien ; mais le moyen de punir est trop sévère, beaucoup trop sévère.
Le présentateur : Je ne sais pas si l’écart d’âge entre les rougeologues influence leurs points de vue. Monsieur Li et Monsieur Cai appartiennent tous deux à une génération plus âgée ; dans leur évaluation de la conception des filles, ils semblent y voir davantage une dimension qui dépasse la réalité ordinaire.
Cai Yijiang : Elle est vive, brillante, habile, et elle attire la rancune ; elle a ce côté qui attire la rancune. Lu Xun disait justement qu’écrire un mauvais ou un bon personnage ne consiste pas à en faire une figure parfaite à dix dixièmes. Mais tout à l’heure, je voulais seulement expliquer un peu son mobile, l’élever un peu. Sous son autorité, quelqu’un vole des objets, donc elle est indignée. C’est tout ce que je dis ; je n’approuve pas le fait qu’elle prenne le « Serpent vert d’un pied » pour piquer quelqu’un.
Le présentateur : Vous n’approuvez donc pas non plus cet acte.
Bu Jian : Lorsque Cao Xueqin écrit les filles, au point de créer un royaume de filles dans le Parc aux Sites grandioses, il faut dire que c’est une idée que l’on pourrait appeler son utopie. Ce royaume de filles n’est pas séparé des deux palais de la Gloire de l’État et de la Paix de l’État ; les différentes strates de lutte qui traversent ces deux palais s’y reflètent toutes, et finiront toutes par s’y refléter. Au bout du compte, il en va toujours ainsi. C’est un court moment, comme le disent ces vers : « Quand les trois printemps seront passés, les fleurs fanées, les parfums épuisés, chacun se séparera ! » ; et encore : « Je sais bien que le paysage des trois printemps vieillit vite. » L’auteur ne comptait pas maintenir cela très longtemps ; une fois ces trois printemps passés, tout le monde se dispersera. Il ne peut pas éviter cette réalité. C’est là que l’auteur est très intelligent. Il a beau avoir un idéal, la réalité n’atteint pas cet idéal ; à la fin, il ne peut qu’éclore un instant et se faner. La destruction venue des facteurs sociaux anéantit la beauté du royaume des filles du Parc aux Sites grandioses. Comment une famille aristocratique pourrait-elle tolérer cela ? Des facteurs extérieurs viennent heurter le Parc aux Sites grandioses ; ils concernent aussi bien la vie de Jia Jade que celle de ces servantes.
Le présentateur : J’ai entendu dire que, parmi les servantes, celle que le directeur Li déteste le plus est Bouffée de Parfum. Sur ce point, beaucoup de gens ne sont guère d’accord avec mon observation. Aujourd’hui, beaucoup trouvent que Bouffée de Parfum sait vivre, sait flatter, sait plaire aux maîtres, et qu’elle serait donc mieux adaptée à la vie de notre époque. Mais dans le contexte d’alors, ce que fait Bouffée de Parfum déplaît fortement au directeur Li. Son point de départ, lorsqu’il évalue les personnages du Rêve dans le pavillon rouge, penche davantage vers l’idéalisation et l’art. Je vous invite à en parler aux amis présents en studio.
Li Xifan : Bouffée de Parfum est elle aussi un personnage remarquable, construit par Cao Xueqin avec beaucoup de relief, mais je ne l’aime pas. Pourquoi ? En réalité, Bouffée de Parfum est le reflet de Grande Sœur Joyau (Xue Baochai) ; partout, elle vit selon les rites féodaux, et elle exige aussi que Jia Jade vive selon Jia le Politique (Jia Zheng), selon les exigences de cette famille ; elle doit elle-même jouer ce rôle. « Dans la sincérité des sentiments, par une belle nuit, la fleur sait parler » : quel langage cette fleur parle-t-elle ? Elle lui dit comment il doit être un homme, comment il doit lire, passer les examens, traiter les affaires, ne pas irriter le maître, ne pas irriter Madame Wang. À sa place, on peut dire qu’elle s’acquitte de son devoir avec beaucoup de zèle. Mais ce zèle est très peu conforme à ce que l’auteur combat, au propos profond de l’œuvre. Ainsi, bien qu’elle soit douce et conciliante, Jia Jade se méfie toujours d’elle. La phrase dont Monsieur Cai vient de parler, lorsque Jia Jade envoie Nuée d’Azur porter les deux mouchoirs, est précédée de ces mots : « Jia Jade craignait Bouffée de Parfum », rien de plus, seulement ces cinq caractères, tout le monde peut les vérifier. Que craint-il chez elle ? Lorsque Nuée d’Azur meurt, la première personne qu’il soupçonne, c’est elle ; il la soupçonne d’avoir rapporté des choses. Franchement, même si Cao Xueqin ne l’écrit pas clairement, moi aussi je la soupçonne. Dites-moi : dans l’Enclos égayé de Rouge, qui est proche de Madame Wang ? Personne d’autre ! Nuée d’Azur n’y est allée qu’une seule fois et a reçu deux vêtements en récompense. N’en parlons pas ; Nuée d’Azur ne l’a-t-elle pas dit ? Elle dit : on vous donne seulement des restes, et vous les acceptez ; si l’on me les donnait, moi, je ne les accepterais pas, je les rendrais à Madame, à la maîtresse.
Le présentateur : Monsieur Li déteste surtout Bouffée de Parfum auprès de Jia Jade, mais il aime tout particulièrement Cri de Coucou auprès de Lin Jade sombre, celle qui se dévoue sincèrement à sa maîtresse.
Li Xifan : Regardez bien : du début à la fin, comme elle le dit elle-même, elle se dévoue sincèrement à sa maîtresse. Cette Cri de Coucou est très remarquable dans le Parc aux Sites grandioses. Elle a grandi avec Couple de Sarcelles, Bouffée de Parfum et les autres, mais dans n’importe quelle scène du Parc aux Sites grandioses, dans toutes les scènes où se trouvent des servantes, on n’entend pas sa voix, on ne voit pas son ombre. Elle semble toujours rester au Chalet des Deux Rivières, à veiller sur le perroquet et les bambous pour sa maîtresse. Lorsque je lis les chapitres continués qui parlent d’elle, je les trouve très mauvais ; j’ai le sentiment qu’ils abîment cette image. Bien sûr, je ne sais pas quelle fin Cao Xueqin aurait donnée à Cri de Coucou, mais c’est un personnage très réussi. Comme vous venez de le dire, elle aurait un intérêt personnel ; moi, je ne le vois pas. Pensons aussi à Lin Jade sombre. Certains ne disent-ils pas que Lin Jade sombre est acerbe et mordante ? Je trouve que cette manière de parler n’est pas tout à fait juste, pas vraiment appropriée. Pourquoi une personne acerbe et mordante aurait-elle une servante aussi loyale ? De plus, cette servante n’est pas venue avec elle ; c’est l’Aïeule Jia qui la lui a donnée. On voit donc que les deux sont devenues des sœurs de cœur, se traitant aussi d’égale à égale. Cet aspect de Lin Jade sombre mérite donc également d’être reconnu.
Le présentateur : À part Nuée d’Azur, que vous aimez particulièrement, y a-t-il une autre servante qui suscite votre admiration, Monsieur Cai ?
Cai Yijiang : Je crois qu’il est impossible de répondre à cette question. Les remarques que les deux autres viennent de faire sont, en réalité, très bonnes. Comme Monsieur Bu vient de le dire, même si je suis intervenu, il a posé un principe esthétique très important : dans le Rêve dans le pavillon rouge, lorsqu’on écrit un personnage, ce n’est pas parce qu’il est bon qu’il est bon sous tous les aspects, ni parce qu’il est mauvais qu’il est mauvais sous tous les aspects. Lu Xun l’avait déjà dit depuis longtemps. En réalité, le personnage de Nuée d’Azur ose employer des moyens assez violents contre une petite servante placée sous son autorité ; même si cette petite servante a commis une faute, cela porte aussi l’idée patriarcale et hiérarchique de la société féodale. Ainsi, si un personnage voulait sortir de son époque et se débarrasser des traces de cette société patriarcale féodale, une telle personne n’existerait pas, Bouffée de Parfum comprise. Je comprends très bien les préférences et aversions que Monsieur Li vient d’exprimer. Autrefois, j’ai moi aussi pensé ainsi. Mais récemment, mon point de vue a un peu changé.
Le présentateur : Changé en quoi ?
Cai Yijiang : Si nous étudions le Rêve dans le pavillon rouge non seulement dans son texte en langue vernaculaire, mais aussi dans les commentaires de Zhiyanzhai dans les manuscrits, nous découvrons un problème. Zhiyanzhai respecte particulièrement Bouffée de Parfum ; de plus, il ne l’appelle pas Bouffée de Parfum, mais Xiren qing, « dame Xiren ». Dire cela est peut-être familier envers dame Xiren, je m’en excuse. Pourquoi ? Je suis en train d’étudier pourquoi Zhiyanzhai protège à ce point Bouffée de Parfum. Comment le manuscrit original écrivait-il cela ? Nous ne le savons pas entièrement, mais nous savons au moins une chose : Bouffée de Parfum épouse Jiang Lotus de Jade (Jiang Yuhan), c’est-à-dire le Recteur des Gemmes (Qiguan). Ce n’est pas comme dans le roman actuel, où l’affaire n’est mentionnée qu’à la fin, comme un dénouement sommaire ; elle est mariée au moment où le palais Jia connaît le désastre. C’est pourquoi il y avait ensuite un chapitre, dont le titre nous est resté mais dont nous ignorons le contenu, appelé « Hua Xiren a un début et une fin ». Plus tard, lorsque le palais Jia est très affaibli, très pauvre, le couple formé par Jia Jade et son épouse Grande Sœur Joyau, car Lin Jade sombre est morte depuis longtemps, vit dans de grandes difficultés ; il dépend alors du couple Bouffée de Parfum et Jiang Yuhan, qui continue toujours à subvenir à ses besoins. Vous avez beau être pauvres, j’ai été autrefois votre servante. Elle continue donc à prendre soin d’eux, matériellement et spirituellement. Bien sûr, je ne dis pas cela pour affirmer que Bouffée de Parfum puisse être identique à Nuée d’Azur. Si j’ai spécialement parlé de Nuée d’Azur, c’est parce que je crois que l’auteur donne davantage de sympathie et de ferveur à une personne comme elle. Mais pour une personne comme Bouffée de Parfum, je pense seulement qu’il reste encore matière à une étude plus profonde. Voilà tout.
Le présentateur : Quelles servantes aimez-vous, Monsieur Bu Jian ? Ou bien, parmi elles, qui vous touche le plus ?
Bu Jian : Je n’ai jamais réfléchi à la question de savoir qui j’aime. Pour reprendre les mots de Monsieur Cai, il s’agit d’aimer un personnage littéraire. Sur le seul sujet de Bouffée de Parfum, afin que notre discussion, dans le peu de temps dont nous disposons, reste plus concentrée, il faut dire qu’elle est déjà écrite, dans les quatre-vingts premiers chapitres, sous le pinceau de Cao Xueqin, comme quelqu’un qui rapporte des choses, et même de manière assez grave. À mon sens, cela veut dire ceci : lorsque Jia Jade lui livre son cœur et qu’elle l’entend par hasard, elle fait aussi un rapport aux supérieurs. Qu’est-ce que cela montre ? Premièrement, Bouffée de Parfum est fidèle à sa fonction. Elle veut que Jia Jade aille bien ; elle diffère des choix de Jia Jade, de son mode de vie, mais elle veut son bien. C’est pourquoi, lorsque surviendra plus tard ce changement, dans le stratagème de substitution, elle garde des réserves. Bouffée de Parfum garde des réserves ; elle a peur qu’il arrive quelque chose. Pourquoi ? Parce qu’elle connaît trop bien Jia Jade. Et, de fait, il arrive quelque chose, ce qui prouve qu’elle le connaît très profondément. D’autre part, Bouffée de Parfum porte effectivement une certaine mission : elle doit le protéger, ou bien tenir la situation en main, faire régulièrement des rapports. Elle porte bel et bien cette mission. Et c’est précisément à cause de ces rapports qu’elle reçoit une allocation spéciale. Je crois que c’est un fait, non un ajout ultérieur, car cela est déjà écrit plus tôt. Pour ce personnage, les autres reçoivent un taël d’argent, elle deux taëls. La concubine Zhao en est très mécontente. Pourtant, je ne ressens pas non plus de dégoût particulier pour elle. Elle reste, dans ce milieu, une très excellente grande servante. Si sa trajectoire de vie se développait ensuite, elle deviendrait nécessairement quelqu’un comme la concubine Zhao, ou comme d’autres, au minimum comme ces vieilles femmes, ces intendantes. Dans le Rêve dans le pavillon rouge, nous voyons que le roman n’écrit pas seulement les servantes, mais aussi certaines vieilles femmes et intendantes. La fouille du Parc aux Sites grandioses est une opération de nettoyage menée par l’ancienne génération de servantes contre la nouvelle génération. Ces servantes de l’ancienne génération ont elles aussi connu leur jeunesse. Quant aux servantes de la nouvelle génération qui sont balayées, leur avenir sera de devenir quelqu’un comme la femme de Wang le Bon Garant, tellement détestable. Mais si cette femme est restée, cela prouve qu’elle avait sûrement autrefois quelque chose d’aimable. Poursuivons : si Nuée d’Azur survivait, qui deviendrait-elle ? La femme de Wang le Bon Garant, la femme de Lin Fils pieux, la femme de Zhou Rui, ou quelqu’un comme la concubine Zhao ? Je pense qu’il est peu probable qu’elle devienne concubine. En somme, je crois que cette trajectoire de développement a déjà été écrite par l’auteur. Il l’a écrite très clairement, non plus tard, mais dès le début. Leur vie les conduit nécessairement à devenir ces vieilles femmes ; c’est là leur destination. C’est pourquoi je dis qu’elles ne peuvent pas représenter l’idéal du Rêve dans le pavillon rouge. L’auteur ne place pas son idéal dans ce groupe ; en réalité, il les écrit avec une disposition d’esprit pleine de sympathie et de compassion. Des enfants aussi bons, des jeunes filles aussi éclatantes que des fleurs de printemps, deviendront nécessairement un groupe de personnes pleines de querelles, de détails mesquins et de petites affaires, qui géreront plus tard cette famille. C’est ainsi que je le comprends.
Le présentateur : Je voudrais demander à Monsieur Cai ceci : la conception des filles chez Cao Xueqin, ainsi que la pensée humaniste exprimée par cette conception, s’inscrivent-elles, sur le plan idéologique, dans la continuité de la pensée d’éveil de la fin des Ming, par exemple la « théorie du cœur d’enfant » de Li Zhi ?
Cai Yijiang : Je pense que oui. C’est pourquoi j’approuve beaucoup le point de vue que Monsieur Li a exposé dès le début : l’auteur Cao Xueqin accorde énormément d’attention et de place descriptive aux servantes, et leur importance n’est absolument pas inférieure à celle des jeunes demoiselles. Bien sûr, les personnages principaux comme Lin Jade sombre, Grande Sœur Joyau ou Jia Jade sont naturellement les objets majeurs de la description. Mais, si l’on regarde les autres, l’auteur ne répartit pas son encre ni son attention selon le rang social. Cela me paraît formidable. Les romans chinois en chapitres antérieurs écrivaient surtout les hommes. Au bord de l’eau ne compte que trois femmes parmi les cent huit héros ; certains disent que c’est l’histoire de cent huit hommes et trois femmes, et le traduisent ainsi. Le Roman des Trois Royaumes est lui aussi principalement un roman d’hommes ; combien de femmes y a-t-il donc ? S’il y en a, beaucoup de dames et d’épouses y apparaissent parce qu’elles sont liées à la politique et qu’on ne peut pas ne pas les écrire. Quant à Pan Jinlian dans Au bord de l’eau, on ne peut pas non plus dire qu’elle ait une intrigue autonome. Les œuvres qui écrivent vraiment le monde féminin sont très rares ; celles qui écrivent les servantes au sein de ce monde le sont encore davantage. À part Hongniang, qui apparaît dans le théâtre, je pense que cette tradition a eu une certaine influence sur Cao Xueqin. Mais, au fond, elle n’est encore qu’une servante placée sous l’autorité de la demoiselle Cui Yingying dans une histoire particulière. Dans une grande famille de ce genre, il y a beaucoup de servantes ; bien sûr, toutes ne sont pas écrites, toutes ne reçoivent pas la même quantité d’encre. Mais parmi elles, il trouve des types, il réussit à écrire des servantes, et leur nombre est assez important. Sur ce point, du point de vue de l’auteur, je crois qu’il s’agit de sa pensée démocratique. Qu’il s’agisse de petites actrices ou de servantes, beaucoup d’entre elles paraissent au lecteur aimables et respectables. Même si leur rang est très bas, même si elles subissent la mauvaise influence des conceptions hiérarchiques de la société de l’époque, l’auteur ne l’élude pas. De ce point de vue aussi, c’est l’une des grandes réussites du Rêve dans le pavillon rouge, un aspect très important.
Le présentateur : Monsieur Li souligne davantage que Cao Xueqin écrit l’idéal et la beauté du royaume des filles, tandis que Monsieur Bu insiste davantage sur le processus par lequel cette beauté est détruite, sur la destruction du beau. Autrement dit, Monsieur Li penche davantage vers l’idéal.
Bu Jian : Non, il est évidemment détruit. Comment pourrait-il ne pas être détruit ? Et puis, parmi les Douze Belles de Jinling, qui n’a pas un destin tragique ? Comment pourrais-je dire que l’idéal n’est pas détruit ? Où est la contradiction ?
Le présentateur : Voyons donc si nos amis présents en studio peuvent faire surgir une contradiction. Si quelqu’un a une question, qu’il lève la main. Oui, cette spectatrice.
Une spectatrice : Bonjour, maîtres. J’aimerais vous demander ceci : lorsque Cao Xueqin a composé le Rêve dans le pavillon rouge, il a accordé beaucoup d’attention à ces servantes. En construisant les deux personnages de Nuée d’Azur et de Bouffée de Parfum, les a-t-il mises en contraste ? Lorsqu’il écrit Nuée d’Azur et dit d’elle que « son cœur est plus haut que le ciel, mais son rang est humble », cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de mentalité servile dans son cœur ? J’ai le sentiment qu’il se sert peut-être de chaque action de Bouffée de Parfum pour rabaisser ceux qui, dans la société, portent une mentalité d’esclave. Monsieur Cai, savez-vous ce que pensait Cao Xueqin ?
Cai Yijiang : Je ne sais pas comment Cao Xueqin l’a écrit dans son esprit. Je pense que si un auteur oppose entièrement deux types de personnages en tout point, en disant : celle-ci est ainsi, donc l’autre est ainsi ; je penche vers la sympathie pour celle-ci, donc je vais démasquer l’autre, ce genre d’écriture n’est pas bon. Je peux seulement dire que ce n’est pas bon. Deux caractères différents ne sont pas nécessairement opposés. Il peut y avoir contraste, il peut y avoir opposition ; c’est ainsi que les personnages gagnent en richesse et en diversité. Peut-être que, sur ce point, Cao Xueqin est particulièrement favorable à Nuée d’Azur ; mais sur un autre aspect, il estime aussi que Bouffée de Parfum fait mieux qu’elle. Pourquoi cela serait-il impossible ? Son critère suprême est d’écrire la vie. Lorsqu’il rencontre des personnages et des événements de la vie, il en suit les traces, sans oser perdre le vrai, sans oser déformer ni ajouter. Si l’on force les choses, si l’on déforme, le vrai se perd. Il accorde une grande importance à la vérité de la vie. Ce qu’on appelle vérité doit être conforme aux sentiments et à la raison. Il y a des personnes comme ceci, et des personnes comme cela. Ces personnages, dans la vie réelle, sont naturellement mêlés et complexes ; il ne peut pas y avoir une personne telle que toi, et forcément une autre qui s’oppose à toi, inverse de toi en tout point. Ce serait fabriqué par l’écrivain. Ces deux personnages ont des points de contraste, mais ce n’est pas le critère suprême de son esthétique créatrice, ni un principe fondamental de son écriture. Ce n’est pas ainsi. C’est la même chose pour Grande Sœur Joyau et Lin Jade sombre : il les écrit très nettement, et les place côte à côte avec beaucoup de relief. Mais on ne peut pas dire qu’elles soient opposées en tout ; elles ont aussi des points communs, par exemple elles savent toutes deux écrire des poèmes et sont toutes deux très intelligentes. Vous dites que Lin Jade sombre sait écrire des poèmes ; cela voudrait-il dire que Grande Sœur Joyau ne sait pas ? Impossible de parler ainsi, impossible de tout opposer. Certains traits de caractère peuvent être mis en contraste, voilà tout.
Le présentateur : Le monde des personnages du Rêve dans le pavillon rouge est d’une richesse et d’une profondeur extrêmes. Aujourd’hui, en parlant des servantes du Rêve dans le pavillon rouge, nous ne pouvons choisir que quelques figures importantes pour les analyser brièvement, tout en esquissant la conception des filles et l’idéal de personnalité féminine chez Cao Xueqin. Dans la construction des personnages féminins, Cao Xueqin fait s’élever l’orientation de valeur de la personnalité féminine au sein même de la destruction de la beauté, et fournit à cette personnalité un véritable repère idéal de valeur. Cela relève de la signification esthétique de la tragédie. Je ne sais pas si l’on peut dire ceci : la personnalité des filles représente, dans une certaine mesure, le rêve du pavillon rouge de Cao Xueqin. Ce rêve du pavillon rouge peut aussi, dans une certaine mesure, être dit rêve d’une personnalité idéale. Cao Xueqin a rendu cet art éternel et l’a sublimé dans une métamorphose illusoire du beau. La conférence d’aujourd’hui s’achève ici. Remercions les trois rougeologues d’être venus en studio.
Source : CCTV, « 百家讲坛 » — 新解《红楼梦》之八:李希凡、蔡义江、卜键《大观园里的丫鬟》.