Je suis actuellement plongée dans plusieurs ouvrages spécialisés afin d’approfondir mes connaissances sur la commande de souliers sur mesure chez le bottier. Parmi ces lectures essentielles figure « Bespoke Men’s Shoes » de Bernhard Roetzel, un guide qui détaille minutieusement le processus artisanal de création de chaussures personnalisées, d’un point de vue de l’artisan ainsi que du client.
Je vais vous proposer un résumé détaillé car le livre n’existe qu’en allemand et en anglais. Pour l’édition anglaise, seul l’ebook (lien Amazon) est disponible et il n’est vraiment pas cher.
Le livre s’ouvre sur un avant-propos dans lequel Bernhard Roetzel insiste sur la nécessité pour un auteur d’avoir réellement porté des souliers sur mesure pour en parler avec légitimité. L’expérience personnelle, la relation avec les artisans, la répétition du processus sont essentielles pour comprendre cet univers unique. Roetzel évoque sa première expérience en 1999 chez Larson & Jehan à Londres, marquant le début d’une passion concrète et vécue.
Pourquoi des chaussures sur mesure ?
Personnellement, c’est en mesurant mes pieds pour mon futur bottier que je me suis rendu compte que mes pieds étaient bien asymétriques et il y a, par endroit, une différence de 5mm, ce qui correspond à une demi-taille. Donc ne serait que pour mon confort et mon dos, faire des souliers sur mesure me sera bénéfique. Nous sommes tous asymétriques d’une manière ou d’une autre, faire appel aux bottiers et tailleurs me semble tout à fait justifié 😀
Le processus de fabrication
Le cœur du livre est la description détaillée du processus de fabrication d’une paire de souliers sur mesure :
- La prise de mesure : L’artisan mesure minutieusement les pieds du client,
- Création d’une forme : la forme de la chassure future est reproduite sur des moulages en bois appelés lasts.
- La création du patron : À partir du last, on élabore le patron et la forme générale. Cette étape est cruciale car elle garantit l’ajustement.
- La fabrication de la tige (« upper ») : Elle commence avec la coupe du cuir et la couture, en utilisant des méthodes adaptées à la texture du cuir et à la morphologie du pied. Chaque détail compte.
- Le soulier d’essai (« trial shoe ») : Certains bottiers proposent une chaussure d’essai faite dans un cuir moins noble pour valider les ajustements. Cette étape divise les artisans : certains la jugent indispensable, d’autres préfèrent l’éviter.
- La construction finale : Le montage final implique un assemblage manuel de la semelle, de la tige, de la doublure et des talons.
Sculpter la forme parfaite pour chaque pied

Le last, ou forme, est un élément central dans la confection d’une chaussure sur mesure. Il ne s’agit pas d’une simple copie du pied, mais d’un modèle tridimensionnel sculpté qui sert à construire la chaussure autour du pied du client.
Roetzel décrit minutieusement les pratiques de maîtres bottiers comme Korbinian Ludwig Heß, qui partent d’un rough last (forme brute) en hêtre (contrairement à l’idée reçue comme quoi les maîtres bottiers travaillent à partir d’un morceau de bois rectangulaire). Cette forme est volontairement un peu plus grande que le pied et doit être travaillée manuellement pour correspondre exactement à l’anatomie du client.
Le bottier enlève du bois à certains endroits, en ajoute à d’autres grâce à des morceaux de cuir collés à la pâte de blé. Ces ajouts ressemblent d’abord à des pansements épais, et sont ensuite sculptés, limés et poncés pour s’intégrer parfaitement dans la forme. La transition entre le bois et le cuir devient invisible, donnant l’impression d’un seul bloc homogène. Chaque détail compte : la voûte plantaire, la cambrure, la forme du talon ou des orteils. Pour s’assurer de la qualité de la forme, un soulier test sera réalisé. Des ajustements au millimètre sont apportés à la forme après l’essai du soulier test.

Une caractéristique clé du processus est que chaque type de chaussure peut nécessiter une nouvelle forme : une forme pour soulier à lacets ne conviendra pas forcément pour un mocassin, qui doit être plus ajusté. C’est pourquoi les bottiers peuvent conserver plusieurs formes différentes pour un même client.
Roetzel insiste également sur la sélection rigoureuse du bois. Les bois comme le hêtre ou le charme sont privilégiées pour leur dureté et stabilité. Les blocs sont séchés pendant deux ans, puis affinés en chambre de séchage, jusqu’à atteindre un taux d’humidité idéal de 10–12 %, garantissant une bonne résistance aux coups de marteau et aux clous durant la fabrication.
Enfin, Roetzel souligne que la forme n’est pas une simple reproduction du pied, mais une interprétation intelligente et esthétique. Le bottier prend en compte l’allure souhaitée, la symétrie des pieds, la posture, et les déséquilibres musculaires. L’objectif : allier ajustement optimal et élégance visuelle, car une chaussure peut aussi corriger visuellement une disproportion ou un défaut discret.
Made-to-measure (demi-mesure) vs. Bespoke (grande mesure)
Roetzel clarifie une confusion fréquente : la différence entre made-to-measure (MTM) et bespoke.
Les souliers made-to-measure utilisent des formes (lasts) existantes dans différentes pointures, qui sont ensuite adaptées à la morphologie du client. Il est possible d’ajuster les formes pour des pieds de tailles différentes ou de corriger certains traits morphologiques, mais cela ne constitue pas un véritable sur mesure.
Le client peut choisir le cuir, le style, et même certains détails de finition, mais le produit reste une adaptation d’un modèle préexistant.
Seule la création d’une forme entièrement nouvelle, spécifique au pied du client, peut être qualifiée de bespoke. C’est une différence non seulement de résultat, mais aussi de philosophie. Le bespoke est un processus artisanal profond, tandis que le made-to-measure reste plus proche de l’industrie.
Le choix entre les deux dépend des besoins… et du budget.
Les matériaux utilisés
Le cuir est au centre de l’attention. L’auteur insiste pour rappeler que le cuir est un déchet de l’industrie alimentaire. Il évoque plusieurs types de tannage (végétal, chrome etc.) et le soin mis dans la sélection du cuir pour chaque composant.
Le cuir au tannage végétal est privilégié pour certaines parties internes ou structurelles de la chaussure, car il offre une rigidité et une stabilité idéale (semelles intérieures insoles et semelles extérieures outsoles) ainsi que les renforts internes : bouts durs (toe puff), contreforts (heel counter).
Le cuir tanné au chrome est davantage utilisé pour les parties visibles et souples, car il est plus flexible et permet une finition plus régulière (tige (upper), empeigne)
Styles et modèles classiques
Roetzel répertorie les principaux styles :
- Oxford : forme formelle, fermeture fermée, appelée Richelieus en français
- Derby : plus décontractée (« blucher » ou « norvégien » selon les variantes)
- Souliers à brogues: décorations perforées.
- Wholecut : tige d’une seule pièce
- Bottines et mocassins d’intérieur: pour l’hiver ou l’intérieur.
Il note que la plupart des clients restent conservateurs, même si le sur-mesure permet des créations uniques.
Roetzel souligne une nuance importante concernant l’implication des clients dans le processus de design : dans les ateliers traditionnels anglais de Londres, les clients n’ont généralement pas accès aux coulisses et beaucoup ne s’y intéressent même pas. À l’inverse, d’autres bottiers comme Kay Gundlack, basé à Parchim près de Berlin, invitent leurs clients à participer activement au processus de conception. Ces deux approches présentent des avantages et des inconvénients. Si le client est impliqué dans la conception, il n’aura pas lieu de se plaindre du design final. En revanche, un client indécis ou manquant de jugement esthétique peut inutilement compliquer le processus de création. C’est probablement pourquoi la majorité des bottiers préfèrent concevoir eux-mêmes le patron de la tige. Beaucoup de clients ne s’intéressent même pas aux détails et souhaitent simplement qu’on leur présente une chaussure qui leur plaise et qui leur aille bien. Certains bottiers, comme la maison parisienne Aubercy, proposent même des croquis préliminaires avec des notes sur le design de la chaussure. Tous les artisans n’ont pas cette capacité et tous les clients ne l’attendent pas, mais beaucoup apprécient de pouvoir visualiser leur future chaussure à l’avance.
Les ateliers, artisans et clients présentés
Le livre propose des portraits d’artisans et clients. Si ces textes sont souvent illustrés de très belles photos, je trouve que ça n’apporte pas tant d’informations que ça pour nous aider à choisir un artisan, ou mieux commander les souliers en bespoke.
Entretien et réparations
L’auteur insiste sur l’importance de l’entretien :
- Utilisation de embauchoirs en bois
- Cirage régulier
- Réparations professionnelles (remplacement de semelles, talons, etc.).
Il rappelle que le respect de ces étapes assure la longévité et l’élégance du soulier.
Souliers et style vestimentaire
Roetzel conclut avec des conseils sur l’assortiment des souliers avec les tenues. Il valorise l’association du soulier classique avec un style contemporain (jeans, chinos). Il rappelle aussi la valeur intemporelle d’un soulier bien conçu, peu importe les tendances. Le style ne dépend pas uniquement du vêtement, mais de la cohérence et de l’attitude du porteur.
Conclusion
Bespoke Men’s Shoes est une célébration d’un artisanat exceptionnel. Roetzel explore chaque détail – du patron à la patine – en expliquant, illustrant, valorisant. Le livre est richement illustré. Son ouvrage constitue à la fois un guide pratique, une source d’inspiration, et un manifeste pour la préservation du savoir-faire.
Pour qu’une image vaut mille mots, voici un documentaire sur le maître bottier Pierre Corthay réalisé en 1996