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Le livre Yellowface (lien Amazon, lien Fnac) a une couverture simple et efficace. Je l’ai vu dans toutes les librairies, que ce soit aux USA ou à Londres. Quand un livre buzze trop, j’ai tendance à ne pas le lire tout de suite, je laisse passer le temps. À sa sortie, il surfait sur la tendance d’appropriation culturelle, ce qui ne m’intéresse absolument pas, c’est pour ça que je ne l’ai pas acheté.
Il est revenu dans mes groupes de bibliophiles cette année et j’ai découvert un aspect plus intéressant du livre : les gens qui se sentent victimes du succès des autres. Qui pensent que d’autres leur volent des opportunités. Mais qui ne se remettent pas forcément en question.
Je suis encore plus motivée à le lire après avoir regardé l’interview de l’autrice sur YouTube : un vocabulaire riche, précis, des références bibliographiques intéressantes. Je viens de démontrer ce que critique l’autrice : on décide de lire un livre parce qu’on s’intéresse à son auteur. J’ai dévoré le livre en une soirée.
June Hayward et Athena Liu ont étudié ensemble à Yale, ont déménagé à Washington après avoir obtenu leur diplôme et sont toutes les deux écrivaines. Mais alors qu’Athena est une étoile montante de la littérature, June n’est personne. Après tout, qui s’intéresserait aux histoires d’une fille aussi banale qu’elle ?
Lorsqu’elle assiste à la mort d’Athena dans un accident invraisemblable, June agit sans réfléchir et vole le manuscrit que son amie et rivale vient de terminer. Et si June corrigeait le récit et l’envoyait à son agent comme s’il s’agissait de son propre travail ? Et si elle adoptait le nom de Juniper Song et jouait sur l’ambiguïté de son origine ethnique ?
Mais June ne peut échapper à l’ombre d’Athena, et des révélations menacent de faire s’écrouler son succès volé. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour protéger son secret ?
Ce qui est intéressant, c’est que l’histoire est racontée du point de vue de June, l’antagoniste. Et c’est le seul point de vue qu’on aura tout au long du roman. Cette voix insupportable et mesquine est ce qu’on appelle un « narrateur non fiable » : il peut mentir, omettre, se tromper, déformer les faits, ou surtout interpréter et justifier les événements de façon biaisée.
Attention ! À partir d’ici, il y aura des spoilers
On est tentés de se distancier de ce personnage odieux, mais elle nous mène peu à peu à la baguette et à la fin du roman, après son anecdote assez convaincante (soutenue par l’ex d’Athena), on se dit qu’Athena est aussi une biatch… et on aimerait presque que June s’en sorte indemne de son mensonge. Mais le karma frappe toujours. Si June est jalouse d’Athena, d’autres sont jaloux du succès de June.
Le début est centré sur la rivalité entre une loser et celle à qui tout réussit. Le problème des gens envieux, c’est qu’ils pensent être victimes en permanence. June compare constamment le traitement qu’Athéna reçoit (de la part des éditeurs, agents, critiques…) aux siens. Et pourtant, June a eu un livre publié ! (combien d’auteurs rêveraient d’avoir un livre publié !!) Et June est aussi allée à Yale ! June a un peu moins de moyens financiers qu’Athéna, mais ça ne change rien au succès d’Athéna. Objectivement, June reconnaît aussi qu’Athéna a plus de talent. La preuve : quand June soumet le manuscrit volé à Athéna, ce livre a été accueilli à bras ouverts, c.-à-d. qu’avec le talent, on peut quand même percer. June pourra crier à l’injustice, si avec le texte d’Athéna, il est quand même refusé, là oui, on aurait pu se dire : on valide un texte à la tête de l’auteur. Mais non, le texte est validé pour sa qualité. Au lieu de se dire : auparavant, si j’ai été maltraitée, c’est parce que mon premier texte était très faible. Non non non, elle ne s’est pas du tout remise en question, et a traîné sa haine contre Athéna jusqu’à la dernière page.
C’est là le point faible du roman : le manuscrit que June plagie aurait dû être refusé par son agent et les éditeurs. Ça aurait été la critique parfaite du monde de l’édition : on favorise certains auteurs, et non pas forcément les textes. J.K. Rowling a justement tenté l’expérience en publiant The Cuckoo’s Calling sous le pseudonyme de Robert Galbraith. Le livre s’est vendu à environ 1 500 exemplaires au Royaume-Uni au cours de ses trois premiers mois, avant que son identité ne soit révélée. Une fois qu’on a découvert que Robert Galbraith était en réalité J.K. Rowling, les ventes ont explosé.
Ce que j’aime beaucoup, c’est que même une personne visiblement plus privilégiée (car le white privilege est indéniable), peut quand même des arguments pour se sentir victime. Ça me parle personnellement, car les personnes qui voulaient me nuire, contrairement aux croyances, n’étaient pas des gens qui avaient quelque chose de moins. Au contraire, c’étaient des nanas beaucoup plus belles, plus intelligentes, plus riches que moi. Et elles trouvaient quand même un petit truc que j’ai en plus pour se sentir menacées par moi (qui suis immigrée, toute seule en France, pas une seule marque de luxe de la tête aux pieds). C’est dingue ! J’ai lu le roman pour comprendre ces gens-là. Je pense que quand tu t’aperçois qu’une personne ayant un statut social inférieur au tien obtient un truc que tu aurais dû obtenir, mais que tu n’as pas car tu manques de talent/travail, etc., c’est trop dur de l’admettre, comment reconnaître son manque devant un être socialement inférieur; et au lieu de te remettre en question, tu trouves tous les défauts de l’autre, tu trouves LA responsable de tes souffrances. Tu es une victime, voilà.
P.-S. : L’autrice a mentionné comme inspiration Ugly Feelings de Sianne Ngai et Gone Girl. J’ai feuilleté Ugly Feelings sur le chapitre « Envy ». On dirait une thèse universitaire, c’est très difficile à lire. J’ai retenu l’idée que l’envie est catégorisée comme un sentiment à refouler et critiqué, car il suppose que l’être envieux est « inférieur », dans le « manque », et veut posséder, imiter, dévaloriser, détruire ou se venger de ce que l’autre a. L’envie est une « unhappy self-assertion » (ndlr: affirmation de soi entravée). L’envie peut être utilisée dans les luttes sociales comme moteur (eat the rich!). C’est ce qui justifie les attaques croissantes des gangs d’origine nord-africaine (je suis extrêmement politiquement correcte ici) contre les commerçants asiatiques, car « ils sont devenus trop riches » (enquête de Deutsche Welle, diffusée sur YouTube en janvier/février 2017, sur les agressions et vols visant des immigrés chinois dans la région parisienne). Alors que ces gangs ne se rendent pas compte que les asiatiques ont un point de départ inférieur : ils ne parlent pas bien français. L’égalité, selon ces gangs, c’est être médiocres ensemble.
Ensuite, on part sur les détails techniques de la publication d’un livre. Toujours du point de vue de June, donc elle estime qu’un bestseller est fabriqué, et non le fruit d’un travail mérité. Elle dit que même si elle était relativement inconnue, si l’éditeur croit à l’auteur, il va mettre tous les moyens nécessaires. Elle doit signer des tonnes de livres avant la publication alors qu’elle restait inconnue. Les mises en avant, que ce soit en librairie, concours, réseaux sociaux… c’est de l’argent. Un auteur ne buzze pas comme ça gratuitement. Vient ensuite la critique de la censure / infantilisation des lecteurs : l’auteur doit retravailler certains passages car les lecteurs risquent de ne pas comprendre, ne pas acquiescer, donc on « dumb down » certains passages. En gros, Victor Hugo, à notre époque, aurait dû couper ses passages interminables sur les rues de Paris, ou Waterloo.
Ensuite, le fait que June, une auteure blanche, soit jalouse du succès des auteurs de couleurs… c’est assez comique. Elle affirme que les auteurs de couleur sont très marketables, mais combien sont-ils ? Ces dernières années, de plus en plus de blancs (aux États-Unis en tout cas) en veulent aux personnes de couleurs de voler leurs opportunités, ou aux LGBT de leur voler des places car il y aurait un quota en entreprises pour eux, est absolument ridicule. Car les statistiques continuent à montrer qu’ils sont majoritaires dans les domaines de divertissement, littérature… pour une fois qu’on veut donner un micro quota aux gens non-blancs, ils sortent presque l’argument du « reverse-Apartheid ».
Le roman vire très vite en idéologie, appropriation culturelle, far-wing, left-wing. Et on découvre que les Américains ont vraiment trop de temps à perdre sur Twitter. À la sortie du roman, on était en plein « appropriation culturelle », est-ce qu’un Blanc peut écrire des romans sur la Chine ? est-ce qu’un Chinois né aux USA peut écrire des romans sur la Révolution culturelle ? Ces passages sont beaucoup trop longs et ennuyeux, c’est comme lire les commentaires sur Twitter et doom-scroller un après-midi. On a bien compris le message, merci. Ce qui est très drôle dans le roman, et je trouve l’idée bien exploitée, c’est que June (blanche) a volé le manuscrit d’Athéna (d’origine chinoise). Donc les tweets critiquent June pour avoir utilisé un vocabulaire méprisant, stéréotypé… alors qu’à la base, c’était une vraie chinoise qui l’avait écrit. Donc on la critiquait pour sa race, mais pas pour le contenu du livre. Même Athéna ne s’échappe pas à la case culturelle : l’édition réduit les auteurs minorisés comme elle à des porte-parole de leur origine.
En tout cas, si un(e) blanc(he) a envie d’écrire sur le Vietnam, il n’y aura aucun problème. Il y a presque 20 ans, Yveline Féray, qui n’a absolument aucune origine vietnamienne, a écrit deux romans sur deux personnages célèbres vietnamiens : Dix Mille Printemps et Le Paresseux. Les Vietnamiens ne l’ont pas du tout critiquée, au contraire, on a adoré ! On n’a jamais eu de fictions historiques comme ça. Ses travaux de recherche étaient phénoménaux ! Les notations insérées m’ont appris beaucoup de choses sur mon propre pays. On était en admiration devant un tel travail, le fait qu’elle soit française et blanche a, au contraire, donné plus de poids et mérite à ses romans.
Donc que les Asiatiques s’offusquent que les auteurs blancs s’intéressent à leur culture et la mettent en avant, est le signe d’une société qui a trop de temps libre, et peu de vrais problèmes. J’ai même honte d’avoir passé autant de temps à parler de ce mouvement dans cet article, pardon pardon, mais c’est un thème principal du roman, c’est pour ça.
Le roman en profite pour mettre en lumière l’effet néfaste des critiques, des commentaires balancés sur Amazon, Goodreads… qui détruisent les auteurs. Je pense qu’avant, les critiques ont toujours existé, mais pour insulter un auteur, il fallait sortir son stylo plume, poster la lettre, trouver l’adresse de l’éditeur… donc beaucoup d’efforts pour insulter quelqu’un alors que maintenant, il suffit d’un smartphone et 160 caractères. June n’arrive pas à se contrôler, elle lit les critiques, les prend personnellement (alors qu’elle ne devrait pas car c’est, à la base, pas son manuscrit, c’est ça qui est drôle).
Bref, j’ai beaucoup aimé la première partie sur l’envie et la jalousie. Et la partie : est-ce que June a bien fait de plagier sachant qu’Athéna était aussi une biatch qui plagiait à sa façon ?
J’ai beaucoup aimé la partie sur « comment on publie, promeut un livre et gagne de l’argent ». J’ai déjà entendu parler des enchères entre éditeurs, mais je ne savais pas comment on pouvait les déclencher, ni les délais entre l’acquisition des droits & la publication du livre. Toute la partie sur la réécriture, le « dumb down » (ndlr: rendre moins exigeant intellectuellement) pour le public… passionnant ! Ça ne fait que réconforter mon envie de lire de moins en moins de livres modernes, et plus les classiques – qui, à part la longueur peut-être (le papier et l’impression coûtaient cher) – n’ont pas été remaniés à ce point.
J’ai beaucoup moins aimé les parties « réseaux sociaux » car c’est la partie très visible que tout le monde voit et personne n’a envie de lire des tweets haineux over and over again dans un roman. Si je voulais lire des tweets haineux, je serais plutôt sur Twitter.
Donc je dirais que le roman s’essouffle vers la fin. De plus, je l’ai lu à une heure assez tardive donc je n’ai qu’une hâte : que la fin arrive vite et bien, mais ça traînait, ça traînait… Et on avait une fin à la Proust. En beaucoup moins bien, car on la voit à des kilomètres, alors que chez Proust, ça tombait de manière plus subtile quand même.
Un autre point, qui est peut-être lié à l’effet « dumb down » (ndlr: rendre moins exigeant intellectuellement). J’ai trouvé que l’autrice s’exprimait de manière exquise dans ses interviews, avec des mots imagés, précis… le genre de mots qu’on trouve dans les tests SAT aux États-Unis (ndlr: Le SAT (Scholastic Assessment Test) est l’examen standardisé américain utilisé pour les admissions universitaires ; il évalue notamment la lecture, l’écriture et les mathématiques.), mais le roman a un vocabulaire beaucoup moins riche. J’ai lu le roman en anglais, je m’attendais à apprendre beaucoup de mots nouveaux, finalement j’ai juste consulté le dictionnaire deux fois. Quelle déception ! On peut argumenter en disant que le livre est écrit par June, donc elle a un vocabulaire moins riche que l’autrice; mais June est aussi écrivain, prof de SAT, et aurait pu avoir un meilleur style. Désolée ! L’effet « dumb down » est visible.
J’ai plutôt aimé la lecture. Ce n’est pas un livre que je vais relire. Mais j’ai été très contente de le lire. Je vous le recommande vivement, surtout que la version Poche (lien Amazon, lien Fnac) est sortie en français.
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